Concevoir des jeux pour des formations pour adultes, telle est une des missions du cabinet AFEI à Caen. A l'oeuvre derrière ces produits, des ingénieurs pédagogiques. Un métier qui demande des capacités relationnelles développées et une créativité sans faille.
Ludobus, Camicase, Casque d'Or, ces noms facétieux n'évoquent peut-être rien pour vous. Ils appartiennent à des jeux pédagogiques créés par l'AFEI, cabinet caennais, depuis 1980. Des outils destinés à la formation en entreprise. Leur but : à partir d'un thème, des salariés apprennent autour d'un plateau de jeu, et ils y prennent plaisir. Des apports théoriques et les interventions d'un animateur viennent compléter la session. Ces jeux conviennent à toutes catégories de salariés, « de l'ouvrier au cadre supérieur », détaille Valentin Bréhin, consultant responsable du développement pédagogique du cabinet.
Depuis 26 ans, il se creuse les méninges pour inventer de nouveaux produits. « Nous pouvons concevoir des jeux sur de nombreux thèmes : économie d'entreprise, management d'un centre de secours des pompiers, gestion publique d'offices HLM... Les sollicitations viennent de différents univers ».
Et pourtant, au début, ces formations ludiques laissaient perplexes plus d'un DRH. « On nous prenait pour des fous car cela paraissait aberrant de faire jouer des adultes. Ce n'était pas sérieux, car les gens avaient l'impression de perdre leur temps. Ils se sont amèrement trompés, constate l’ingénieur pédagogique caennais, puisque la réalité aujourd'hui prouve que le jeu a toute sa place dans la pédagogie ».
Grand avantage de cette méthode selon Valentin BREHIN : « Dans un cours magistral, les gens écoutent, mais ne retiennent pas l'intégralité du message. Si on veut retenir davantage, il faut certes écouter et entendre, mais aussi vivre, faire, toucher, comparer, regarder les autres jouer. Le jeu est avant tout, un prétexte pour que les participants découvrent et se confrontent à des situations, et puissent ainsi, assimiler des connaissances et des méthodes de façon durable ».
Un métier d'écoute active
Pour mener à bien la conception d’un jeu, l'ingénieur pédagogique suit une démarche bien précise. Première étape, « l'immersion culturelle ». « Il faut avoir les compétences affûtées pour comprendre et décrypter l'univers de l'entreprise, une position d'écoute active. Il est important de se dire : « Quelles sont les préoccupations de ces personnes, quel est exactement leur métier ? » pour pouvoir se connecter. J'appelle cela la pratique du caméléon ». Et parfois, le camouflage s'avère un peu trop efficace. « Je me glisse dans la culture d'une entreprise à tel point que parfois les employés me prennent pour quelqu'un de la maison ! », s'amuse-t-il.
Après avoir ainsi rencontré des spécialistes au sein de l'entreprise concernée par la formation, Valentin BREHIN trie les informations recueillies. Elles lui permettront d'avoir une vision globale obligatoire à la conception du jeu. Une fois ces recherches effectuées et un rapport de confiance avec les interlocuteurs établi, l’ingénieur pédagogique élabore le scénario pédagogique et la maquette (plateau de jeu, logiciel informatique, éléments matériels, documents d'accompagnement).
De rôles ou de règles, le jeu doit absolument respecter trois critères : accessibilité, simplicité et réalisme. « Il y a une appropriation culturelle, car le jeu ressemble à ce que les participants connaissent au quotidien. La mise en scène est tirée à quatre épingles, grâce à un travail visuel, symbolique et kinesthésique. Par exemple, pour un jeu inventé pour le Port Autonome du Havre, nous avons proposé une simulation d'une base de lancement de satellites ».
Piment du jeu
Ainsi rendu attrayant, le jeu pédagogique peut faire son office : transporter les participants dans un univers parallèle, se glisser dans la peau de chefs d’entreprise ou bien de manager, le temps d’une formation. « L’illusion » apportée par le jeu de rôle appartient à la philosophie de conception du cabinet AFEI. De même que la notion de compétition entre les participants, essentielle dans la stimulation de l'envie d'apprendre, de « vertige » procuré par l’emprise du jeu, qui maintient leur implication dans l'univers recréé, ou encore la notion « d 'aléa », qui introduit des situations imprévisibles dans la partie, obligeant les joueurs à prendre des décisions ou modifier leur choix. « Nous essayons, à ce sujet, d'identifier un maximum d'éléments perturbateurs. S'il s'agit d'un jeu économique, nous piochons dans le registre social, technique, environnemental, conjoncturel. Cette notion d'aléa est le piment du jeu, très représentatif de la réalité, car dans la vie réelle, on ne peut jamais savoir à l'avance ce qui va se passer. Nous sommes, de ce fait, peu enclins aux jeux qui proposent des solutions toutes faites. Nous préférons une approche ouverte, offrant un éventail de choix ou solutions possibles, plus en phase avec une pédagogie de la découverte », résume Valentin BREHIN.
A ces quatre ressorts de conception s'ajoute une approche systémique du jeu : « Nous n'envisageons jamais un sujet de façon isolée. Il sera toujours replacé dans son contexte et prendra en compte les interactions avec d’autres domaines. Cela fait partie de notre savoir-faire ». Donner du sens et expliquer le pourquoi permettent d’aborder le comment plus facilement, voilà la conviction de l'ingénieur pédagogique caennais.
« L'individu est toujours meilleur dans l’action, quand il sait pourquoi il doit agir ».
par la journaliste Audrey TAMINE

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